Une autre histoire de l’internet, à la veille des temps difficiles… ou à l’aube des temps du renouveau ?

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Une autre histoire de l’internet, à la veille des temps difficiles… ou à l’aube des temps du renouveau ?

Le propos de Narvic est à la fois sévère et pessimiste. Au delà d’une présentation succincte des principaux points de son argumentaire, il faut s’interroger sur sa conclusion. Est-ce la veille des temps difficiles ou l’aube des temps du renouveau ?


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L’argumentaire de Narvic

  • 1- Le temps des espérances
    • Hors du temps des lois : « il existe mille moyens sur internet, de se replier dans les interstices des réseaux, pour échapper à toute loi, à tout contrôle, à toute censure, et même à toute surveillance… »
    • Mythologie ou non : "Internet, le « réseau des réseaux » (inter-net signifie « inter-connexion des réseaux », des « networks ») a été conçu comme ça, pour ça. C’est du moins ce que défend « une certaine histoire de l’internet », qui est, à mon avis, très largement une mythologie….
      Réseau libertaire « par construction », car non centralisé, censé être en mesure de résister même à une attaque nucléaire, censé assurer la continuité des communications quand bien même une partie de l’infrastructure serait détruite… Émergence d’une « entité » libre, universelle et éternelle… Naissance du « cyberespace »…
      Les espoirs les plus fous se sont nourris de cette mythologie. L’internet est la « nouvelle frontière », dont le franchissement nous ouvre véritablement sur un « nouveau monde »
    • L’occultation des talons d’Achille : « Un simple télégramme diplomatique, récemment révélé par Wikileaks, nous rappelle à quel point, cette infrastructure est en réalité vulnérable, car très centralisée : les points d’arrivée de ces câbles transatlantiques, à Lanion, Plérin ou Saint-Valery-en-Caux, sont bien des « sites sensibles à protéger » selon le gouvernement des États-Unis. »
  • 2- Les rythmes des mutations dénommés « La parenthèse enchantée, une autre histoire de l’internet »
    • Vous avez dit « début » : « Cette histoire débute quand cette expérimentation, développée à l’origine par des militaires et des scientifiques universitaires, a totalement changé de nature, lorsque l’accès à l’internet s’est ouvert au grand public, dans la première moitié des années 1990… »
    • avant 1995 : « Avant 1995, c’est le temps des expérimentations et des tâtonnements, quand s’est mise en place cette fantastique « convergence » des technologies de l’informatique avec celles des télécommunications… »
    • 1995-2010 : « le moment où cette « convergence » a commencé à produire des effets socio-économiques considérables… un processus… relevant du markéting…. faire d’internet un objet de consommation de masse, un relais de croissance pour tout un secteur économique de l’industrie et des services liée à l’informatique et aux télécommunications. » « Les fournisseurs d’accès ont proposé un service ouvert, libre et gratuit, alors même que l’utilisation d’infrastructures amorties leur permettait de le faire à bas coût… à contre cœur, après que Free.fr ait brutalement changé la règle du jeu initiale de la concurrence, en inventant « l’accès gratuit ». »
      « La vraie révolution de l’accès à internet, celle qui a entrainé la diffusion en masse du service… fut celle du forfait ! Les fournisseurs d’accès ont délibérément encouragé cette mythologie de la gratuité d’internet en utilisant l’argument du téléchargement de musique ou de film pour faire la promotion des débits de plus en plus importants que permettaient les développements de la technologie ADSL »
      « En 2000, la véritable escroquerie intellectuelle – et commerciale – du « Web 2.0″… sorti tout droit de la Sillicon Valley et de la nébuleuse de start-up : campagne commerciale pour relancer l’économie marchande de l’internet, ébranlée par l’explosion financière de la « bulle internet ». Le Web 2.0 a fait l’apologie de la participation en ligne de tous, de la généralisation du contenu créé par les utilisateurs, du règne de l’amateur, de l’interaction, de l’échange et du partage en ligne… rien, qu’internet ne permettait pas déjà depuis l’origine »
    • après 2010 : « Fibre optique et mobile ouvrent vraiment une période nouvelle,… Pour cette « deuxième vie des réseaux », les nouveaux réseaux sont entièrement à bâtir… et à financer. « Il va falloir payer maintenant… » »
  • 3- Le temps des désillusions
    • Le temps des médias et le monde souterrain des invisibles : « J’ai rêvé un moment qu’internet … ouvre un « nouvel âge de l’information »…. qu’internet soit un moyen de renverser l’ »ordre médiatique », celui des médias de masse, de l’information mainstream, qui ne renvoie du monde que l’image d’un vaste spectacle superficiel et commercial. » « Le « temps des médias » n’est pas celui de la démocratie, c’est celui du commerce… Par la nature même de leur financement publicitaire, les médias de masse n’ont d’autre destinée que de s’adresser à une clientèle de consommateurs, et pas à un public de citoyens. »
    • Dans les interstices des réseaux, à la recherche de ceux qui préparent les temps difficiles… : « Dans la marge, dans les interstices des réseaux. Là où, justement, les médias ne vont pas… C’est là qu’on entrevoit des choses qui se passent, de petits événements qui se produisent, des bouts de réalité qui apparaissent, et qui pourraient peut-être devenir importants, ou le sont peut-être même déjà, ou peut-être pas… J’ai fini par entrevoir une sorte de continent noir… espace discret, plutôt que caché, qui se situe… entre les deux, entre le public et le privé »« … de multiples mondes, qui ne se révèlent qu’à mesure qu’on les explore… grouillants, mouvants, voire instables, et finalement insaisissables. C’est pourquoi ces mondes presque volatiles n’existent pas pour les médias, qui les ignorent car ils sont incapables de les saisir. »
      • « Monde des paisibles jardiniers, qui … ont trouvé avec internet un moyen d’entrer en contact les uns avec les autres, de partager des « conseils d’amis », d’échanger des semences, souvent introuvables dans les réseaux commerciaux »
      • « Monde des auto-constructeurs, qui construisent leur propre maison eux-mêmes avec leurs mains, en bois, en paille ou en torchis, ou même avec de vieux pneus, et font parfois appel sur internet à de bonnes volontés, prêtes à venir donner un coup de main à l’autre bout de la France… »
      • « Monde des cabanes, des yourtes et des roulottes, une monde de gens qui ne cherchent qu’un coin tranquille… pourtant traqués par les règlements d’urbanisme. Ils trouvent sur internet un moyen incomparable pour échanger des informations et s’organiser. »
  • Contextualisation - Questions soulevées

    Si l’analyse semble juste quant au timing du déploiement d’internet et au rôle des logiques commerciales et marketing des acteurs industriels, qui sont dans leur rôle…
    les conclusions en forme de désillusions paraissent celle d’un regard (journalistique) déçu de n’avoir pas trouvé dans internet une alternative aux façons d’informer… face à cette « manière de la chimère de Baudelaire, qui recyclent la même matière et ne brassent en définitive que du vent, ne produisent que de l’écume… » « Rien dans tout cela, ou presque, qui relève en tout cas de cette pédagogie de l’actualité que sont pour moi le journalisme et l’information. Rien qui n’aide réellement à comprendre le monde comme il va, et contribue à l’émancipation du citoyen, au moment où il est invité à voter. »

    • Certains diraient simplement : « le journaliste romance l’actualité »…. mais nos concitoyens aiment entendre raconter des histoires… Doit-on y trouver à redire ? Il faut au moins expliquer pourquoi Internet devrait contribuer à cette éducation / « émancipation » des citoyens dont parle Narvic. Manifestement les internautes de base « googleise » et « wikipédise »à l’envi… et cela semble suffire à leur bonheur et à leur « système » d’informations. D’autres, éducateurs, affirment qu’internet « tyranise » l’information et la connaissance en favorisant le panurgisme et le manque d’esprit critique… . Certes, mais il ne faudrait pas déplacer sur un outil, un univers - celui de l’internet - les faiblesses / failles des acteurs des médias ou de l’éducation !
      Il nous semblerait plus utile de bien contextualiser ce qui se passe, et de situer davantage les mutations que l’époque d’internet devrait engendrer dans les comportements des hommes de médias ou des éducateurs.
    • L’auteur indique découvrir un « espace discret, plutôt que caché… de multiples mondes, qui ne se révèlent qu’à mesure qu’on les explore… grouillants, mouvants, voire instables, et finalement insaisissables »
      Ceci n’a rien de nouveau et est bien connu en matière de développement local [1] et plus généralement durant les phases de transition des sociétés [2]. Toute modernité n’est moderne qu’après. La période de marginalité étant souvent source de créativité…
    • La question des temps difficiles doit se regarder à la fois comme un rapport dominant (commercial / marketing) / dominé (monde discret, grouillant évoqué)… mais aussi comme une forme de difficulté / incapacité du dernier (le monde discret…) à formaliser son rapport à l’autre monde et à s’inscrire dans le contexte d’une époque ; préférant une forme de repli via des rapports sociaux et un certain usage de l’internet (cf ci-dessous).
    • Il est vrai que dans notre pays : inventer, explorer, innover ne sont guère encouragés tant sont grands les décalages culturels entre le monde des décideurs publics / financiers et le monde des réalités humaines du quotidien ou plutôt de ce qui est train d’inscrire une trace… Peu de nos décideurs sont des entrepreneurs, des créatifs, des inventifs, des innovateurs… Il est vrai là encore que les corporatismes en tout genre, les horizons politiques ou économiques, la technicité de certains sujets, la posture du « gestionnaire » peuvent rendre difficile le fait d’oser…. pour un territoire, pour une filière, pour un pays.
      Cela renvoi à la posture de ces mondes « discrets… grouillants, mouvants, voire instables » évoqués par Narvic… qui eux-mêmes ont peut-être peur d’oser… appliquant l’adage « pour vivre heureux, vivons caché ».
    • On peut aussi évoquer la naïveté d’une époque via la « chape de plomb » des croyances et des tours de passe-passe… là où « le curieux se fourvoie et manque l’essentiel ». Relire de ce point de vue Réseaux sociaux escamoteurs… Quel avenir : web squared et web3 ?.

    Actualité et horizons

    • Quid dans un contexte modifié sur la neutralité du net : Si les mondes « discrets, grouillants évoqués » peuvent développer certains usages de l’internet… c’est que l’internet reste un espace de liberté à défaut d’être « libertaire ». A voir si les débats sur la neutralité du net et les décisions viendront interférer avec ce type de pratiques sociales.
    • A chacun sa responsabilité et son rôle social
      • Découvrir des mondes « parallèles » et « discret » c’est faire oeuvre d’investigation ce qui classiquement est à la base du travail du bon journaliste…
      • Développer une « pédagogie de l’actualité » est un travail de référence dans l’apprentissage de l’esprit critique de la part de tout éducateur…
      • Indignez-vous titre l’ouvrage de Stephan Essel. En d’autres temps on eut parlé d’engagement…
    • Quelques vrais dangers
      • La question de l’ennui, des habitudes, de la morosité… paradoxalement dans un monde qui se veut hyper-mobile, concentré (du point de vue industriel / opérateurs mais aussi des organisations urbaines) et / ou éclaté (myriade d’initiatives locales, pratiques nomades et télétravail).
      • Les projets "attrape-nigauds cautionnés par divers leaders manquant à minima de discernement et de responsabilité [3].
    • Question tempérament et responsabilité
      L’auteur Narvic, précise en conclusion « Je me sens moins tenté aujourd’hui par la rébellion que par le retrait, et je me verrais peut-être bien, à mon tour, retiré dans un lieu préservé de la société, loin de la ville, dans la nature, pour cultiver mon jardin, en préparant tranquillement, dans mon potager… la venue des temps difficiles. »
      A chacun sa liberté et son positionnement. L’enjeu de notre époque de flux numérique créateur de valeur ajoutée me semblant moins dans le « retrait du monde »… que dans la difficile articulation entre les temps de l’action et de la méditation. Comme disait Camus : « Qu’est ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement ».
    • Le renouveau tient dans la confrontation au réel et à sa capacité à formaliser son rapport à soi-même :
      • Le repli autarcique (et non tactique) face à la complexité du monde conduit en général au jargon « isolationniste » ou aux dérives de chapelles… et donc aux désillusions de l’aspiration à leur réunification !
      • Faire face doit s’inspirer de la source créative qu’expriment souvent les artistes dans leur marginalité fruit d’une conscience très aigüe de leur choix, de leur valeur, de leur aspiration / inspiration… A ce titre, ces « mondes discrets, grouillants » … de vie, d’initiatives doivent d’abord montrer leur capacité à structurer leur message, leurs pratiques sociales et non à être de simples consommateurs d’opportunités… même dans leur univers du repli.
      • Difficultés, exigences, confrontations sont au rendez-vous de ce qui pourrait se dénommer « Tiers-Net » valorisant et articulant en son sein ce qu’il a fait à ce jour, situant ce qu’il aspire à devenir pour chacun et ensemble… ce quelque chose qui tient lieu de communauté voir de projet [4].
        C’est aussi « Pratiquer l’espace, comme dit Michel de Certeau, c’est « répéter l’expérience jubilatoire et silencieuse de l’enfance : c’est, dans le lieu, être autre et passer à l’autre ». Pour cela il faut souvent pratiquer le « décentrement » et non la « répétition ».
        C’est à l’évidence un enjeu difficile qui tient d’abord à la personnalité, aux aptitudes des acteurs concernées dans chacun des ces « mondes discrets et grouillants »…. et non à l’internet.
        C’est d’ailleurs probablement sur ce point que les territoires se différencieront de plus en plus.

    Voir en ligne : Une autre histoire de l’internet, à la veille des temps difficiles… - novövision

    le 4 janvier 2011 par Jacques Chatignoux Opérateur
    modifie le 4 janvier 2011

    Notes

    [1] Déjà dans un article du Monde (13/11/1998), Jean-Paul Besset écrivait « Quelque chose apparaît… porteur de sens… hors du champ des grands débats d’écoles, théoriques ou idéologiques, messianiques ou déterministes… Il est issu directement du terrain, de l’expérience accumulée par les acteurs anonymes, dispersés et largement méprisés, du développement local… Il tisse la trame d’un bouleversement qui pourrait bien s’avérer majeur. Où l’on verrait le local dessiner le global. »

    [2] Il suffit du penser, littérature, peinture, musique et autres formes de l’art pour songer aux marginalités d’un jour qui seront demain sous les feux de la rampe.

    [3] Cf par exemple, le projet « Imagination for people » prétendant « contribuer à démocratiser l’accès au conseil et à solvabiliser les compétences collectives détenues par les citoyens » alors que l’objectif semble plutôt « faire des affaires de type »conseil C to B et C to G" au seul bénéfice des initiateurs.

    [4] Relire par ex : Le prix de la vérité - le don, l’argent, la philosophie par Marcel Hénaff - Ed Seuil « La finalité du don n’est pas la chose donnée (qui capte l’attention de l’économiste), ni même le geste du don (qui fascine le moraliste), il est de créer l’alliance ou de la renouveler » ;
    ou encore ce que Gérald Sfez exprime dans la revue Esprit (Fév 2002 : Y a-t-il encore des biens non marchands ?) : « Ce qui compte du point de vue du noème du don cérémoniel, c’est le premier geste, celui du défi adressé à l’autre d’entrer en reconnaissance, l’appel qui lui est lancé, depuis le don non d’un bien mais de soi-même ou de quelque chose de soi qui en tient lieu, qui oblige l’autre à en faire »autant« , non dans une égalité proportionnelle des présents, mais dans une asymétrie tenant à l’inévaluable et qui vaut signe de reconnaissance. »"