Très Haut Débit et Délégations de Service Public : se poser aussi quelques bonnes questions… pour ne pas réduire le sujet à des réponses techniques…

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Très Haut Débit et Délégations de Service Public : se poser aussi quelques bonnes questions… pour ne pas réduire le sujet à des réponses techniques…

Dans une interview sur ZD net Très Haut Débit et Délégations de Service Public : un spécialiste explique ; Marc Duchesne donne sa vision (Cf aussi son Blog Fiber Génération).
Cette vision mérite compléments, si l’on veut bien quitter la seule posture du technicien compétent ayant le regard international et d’expériences… mais aussi celle du « vétéran rescapé de la Bulle Internet ». Il est vrai que Marc Duchesne dispose aussi de quelques cordes supplémentaires : marketing produit, business dev et évangéliste de la fibre…
Espérons que le contexte d’une interview ponctuelle et ciblée ne fasse pas oublier les enjeux locaux, et la culture / réalité du numérique via les repères ci-dessous.


Constats :

  • Dans la tradition techniciste des 19e et 20e siècles… le numérique se déploie prioritairement en France sur :
    • Des questions de fractures techniques urbain / rural selon des contextes de rentabilité privée ou d’initiatives compensatrices publiques (les RIP) - fractures plus moins entretenues sur des plans techniques ou tarifaires, par des opérateurs privilégiant, à juste titre, leur modèle économique de rentabilité. Le tout joint à une fuite en avant à travers le toujours plus de technologies… et toujours plus de débits… confortant et accroissant les fractures.
    • Des discours plus ou moins rageurs ou plaintifs sur des attentes insatisfaites ou des usages / services dits indispensables et non disponibles du fait de ces fractures. La plupart de ceux-ci étant plutôt des réponses à des formes « modernes » de commodités.
    • Un contexte de pression concurrentielle et de lobbying tant des opérateurs que des équipementiers, jouant parfaitement leur rôle d’industriels. Le régulateur étant plus ou moins partie prenante dans ces jeux de lobbying.
    • La captation par les professions techniques (télécoms, équipement, aménageur, régulation) de la logique du déploiement numérique dénommé « Aménagement Numérique des Territoires » rencontant la bienveillance des élus « sommés » de répondre aux attentes de leurs concitoyens. Surprenant lorsque le vrai sujet est l’émergence de Territoires Numériques aux échelles variables, confortés par le nomadisme ; et non une question d’aménagement classique par le biais d’équipements. [1]
  • Fondé sur un modèle culturel de l’offre… ce déploiement place le citoyen comme simple consommateur passif… même si on le nourrit d’éco-systèmes ou d’interactivités multiples sur les contenus… plus ou moins marketés dans des approches push.
  • Structuré par l’article 1425-1 et les RIP [2] cette logique du déploiement reçoit l’aval de l’Arcep et des corporatismes techniques. Elle est probablement la plus belle réussite de lobbying (à l’insu de leur plein gré) des opérateurs privés dominants. Elle ancre dans le marbre : la notion même d’échelle territoriale rentable ou non et sous le seul volet financier des opérateurs privés ; la focalisation sur les seules échelles territoriales géopolitiques (logique de nos 36.782 communes) ; la mise à mal de l’art 72 de la Constitution [3] [4].
    A contrario elle tue dans l’oeuf des échelles de déploiement des réseaux par ex du niveau des 6 régions françaises, suffisamment grandes pour favoriser à la fois des baisses de tarification du fait des volumes à traiter, et une structuration en logique de grands backbones autour des principaux couloirs d’accès pour interconnexions locales futures (en veillant bien sûr à une bonne articulation avec les backbones mondiaux). Ainsi par ce choix, la segmentation du marché fut actée, confortant de fait les discours tant technique que tarifaire sur les fractures… Chacun confirmant en définitive les collectivités comme de simples bailleurs de fond plus ou moins écoutés ! THD : L’arcep défend son cadre réglementaire - [5].

Croyance et Oublis :

  • Equipement local serait certitude de développement local, d’emploi, de richesses locales…
    • Est-ce si vrai dans un monde numérique qui n’est ni local, ni global mais acentré… et dans lequel c’est d’abord l’employabilité des habitants qui fera la différence des territoires… La création de richesse et de valeurs ajoutées… n’ayant plus vraiment de rapport à un local même bien desservi numériquement.
    • Pourquoi alors tant de chômage en France alors que nous disposons de nombre d’équipements en zones industrielles, artisanales, commerciales !
    • Faut-il rappeler que le développement local des territoires s’est toujours plus ou moins fondé sur des ressources physiques, des situations topographiques créant des opportunités, des capacités d’employabilité des habitants, des énergies entrepreneuriales, des richesses externes (diaspora) revenant ou veillant au pays… et bien plus rarement sur des décisions externes royales ou autres…
      Certes désenclaver un territoire, l’équiper sont des atouts… mais pas des certitudes de réussites. Le développement est d’abord « dérouler l’enveloppe des potentiels locaux dans leur diversité et leur interconnexion » et non « focaliser » sur l’un d’entre eux !
  • Pourquoi les élus, ingénieurs, aménageurs, régulation… oublient-ils si fondamentalement que le numérique est d’abord un modèle culturel de la demande et de la prise d’initiatives individuellesbien davantage qu’un seule modèle d’offres de réseaux techniques, de services, d’usages ou de relationnels par divers consortiums privés ou publics ?
    • La réponse ne tient pas en un discours opposant la Poule et l’Oeuf… mais dans la capacité des élus comme des hommes de l’art à se mettre en situation culturelle de conduire plusieurs chantiers conjointement :
      • l’un relativement facile, le déploiement technique des grands backbones sans les réduire à des visions locales d’échelle géopolitique (RIP) qui n’ont aucun sens sur internet,
      • l’autre plus complexe, mais qui seul créera les conditions économiques de la réussite : l’impulsion et la montée en charge de la demande par des initiatives de proximité en matière de déploiement technique (par ex dans les immeubles ou les zones pavillonaires et économiques), d’usages, de services. C’est dans ces initiatives entrepreneuriales que se révéleront les employabilités numériques des habitants… et la différentiation concurrentielle des territoires… A défaut les territoires sous perfusion numérique y compris de RIP ou de com à grand cri n’ont que peu de chance de surnager dans un contexte de flux numériques acentrés.
  • Ne pas oublier que le développement local c’est d’abord le foisonnement des envies de créer de l’économique ou du social de proximité.
    • Pour les élus et acteurs locaux d’influence, l’enjeu aujourd’hui est bien de dynamiser avec les potentiels d’employabilité du numérique ces envies locales de créer et pas d’être un zombie numérique… passant sous les fourches caudines d’une chaîne de diffusion globalisante qui ne produit aucun retour de valeur ajoutée sur le territoire.
    • Ces envies de créer déjà présentées chez Schumpeter et que Geoffroy Roux de Bézieux, président de Virgin Mobile a fort raison de rappeler… n’ont pas forcément comme finalité de simples logiques financières à l’instar des « grands groupes »… Elles sont bien souvent des moments de révélation à soi-même et de construction de solidarités ou de partenariats locaux confortant la dynamique des territoires. Elles sont la condition, mais aussi le mode d’action pour réduire significativement les fractures numériques économiques ou sociales.
    • Un territoire qui ne foisonne pas d’initiatives interagissant avec le numérique restera fort probablement à la traîne du développement… Cela ne se décrète pas par décret ou par un simple investissement public de type RIP. Tout entrepreneur le sait bien qui déploie d’abord son réseau d’action et d’influence, mais aussi sa robustesse en proximité de personnes aptes à l’aider. Les élus ont tort de penser que les tuyaux ou les seuls quartiers dits numériques sont l’éco-système… de leur réussite.

Questions à se poser :

  • Question innovations…peu audibles : « Nous avons cherché, et trouvé : concepts d’insertion professionnelle inédits, démonstrateurs d’applications THD, expérimentations de services de e-Santé… »… ou encore « la voie de l’Open Access : comment on peut choisir son fournisseur de service à la carte, service par service indépendamment les uns des autres. » dit Marc Duchesne.
    • Preuve : les freins au déploiement - logique financière - du THD en hauteur dans les immeubles…
    • Maintien dans la seule posture de l’offre, coupée des initiatives individuelles créant la demande… et qui font pourtant la richesse d’un territoire… L’innovation numérique doit aussi être « bottom up »… , ne pas se limiter aux quartiers dits numériques concentrant un peu d’intelligence… mais bien davantage se répartir dans tous les quartiers ou micro-territoires d’un espace de vie.
      Ne pas oublier ce propos de Philippe Quéau dans Pour une critique de l’intelligence collective « « Ce sont les sujets pensants qui composent la collectivité qui peuvent être (plus ou moins) intelligents. Ce sont ces sujets qui sont des substances pensantes… La collectivité ne peut être dite « intelligente » ou « pensante » que par métaphore et de manière fortement impropre » ».
  • Question opérateurs… peu imaginatifs : « Aucun réseau FTTH public hors les 7 pilotes du Gouvernement (et pour cause…) ne propose plus d’un FAI grand public à ce jour » dit Marc Duchesne.
    • Les opérateurs locaux sont aujourd’hui d’abord des revendeurs de solutions d’offres… et non des initiateurs de nouveaux services / usages hors le seul numérique. Idem en milieu rural où ils sont plutôt sur des marchés de niches.
  • Question emplois… mal ciblés : « Nous voilà donc avec 75 techs “fibre” pour une plaque FTTH de 100.000 foyers & entreprises. Rajoutons les divers contrôleurs, superviseurs, managers : 100 personnes pour 100.000 prises, soit 1 pour 1000. Appliquons ce ratio au nombre de foyers concernés par un plan Fibre Pour Tous, et tout le monde comprend les bénéfices immédiats. »
    • Mais aucun délégant de RIP n’est capable de nous dire avec précisions combien d’emplois sont créés lorsqu’un territoire devient numérique… hors les quelques chiffres de la filière… C’est ramener notre époque a bien peu de choses… alors que c’est une mutation culturelle… Y compris dans ce secteur, il y a le fantasme du plus grand emploi… simplement par le développement d’une filière technique comme si nous étions dans les années 60. Relire Le numérique crée-t-il de nouveaux emplois ? .
  • Question pièges… à décrypter :
    • « Le principal écueil : partir sans un premier client… avoir l’assurance formellement inscrite dans le marbre de la présence d’au moins un des quatre grands au démarrage. » dit Marc Duchesne.
      • Certes mais, le modèle de l’offre occulte la réalité de la dépendance des territoires. La seule dépendance numérique est celle de la non-employabilité des habitants, d’une énergie entrepreneuriale insuffisante… Agir par l’offre n’est pas la bonne réponse… Elle place tout le monde dans une posture d’attentisme plutôt que d’initiatives… ou encore de non mobilisation des savoirs de proximité existant pourtant bien souvent pour déployer des réseaux, services et usages en proximité des territoires.
        Ce modèle de l’offre est de plus dangereux dans un contexte de crise financière pour les collectivités, mais aussi de menaces sur les dividendes des opérateurs télécoms - Investissements Réseaux Fibres remis en question ?. Il provoque / encourage un retard à l’allumage, souvent dirimant dans le renouveau des employabilités des habitants…
        Puisque le numérique technique est censé arriver chez eux sans grand effort… pourquoi faire des efforts à comprendre, s’adapter dans une époque numérique s’instillant partout sans crier gare ?
    • « Comment couvrir économiquement (rentablement) 80% du territoire pour seulement 20% de la population. » dit Marc Duchesne.
      • Une réponse est de s’interroger sur les énergies entrepreneuriales disponibles / mobilisables dans le territoire de proximité de la « grand-mère de Lozère » puisque Marc Duchesne la mentionne… Le tout capable de créer ces éco-systèmes numériques par la Demande… qui sont les axes de rentabilité aujourd’hui (pas uniquement financière) ; même si cela dérange les habitudes locales ou les opérateurs dominants.
        Ces derniers n’agiront de toutes les façons qu’une fois le marché local créé… nonobstant les agitations du moment traduisant une inquiétude face à l’arrivée du 4e opérateur mobile…(Contre Free Mobile, Orange veut séduire « la mamie du Cantal »)).
      • Une autre est d’activer autant de forces de conviction et de moyens dans les énergies entrepreneuriales de proximité, que l’on en met dans les montages de RIP… C’est il est vrai un chemin plus difficile pour les élus locaux… dépendant largement de leur force de conviction et de leur capacité à animer les forces vives et entreprenantes de chacune des parcelles de leur territoire d’élection. Mais c’est le dur labeur d’un élu responsable devant répondre aux questions et commodités du quotidien… tout en étant capable de visions à moyen terme pour le bien-être et la réussite de ses concitoyens.
      • Un troisième axe est de montrer aux opérateurs dominants ou locaux… l’intérêt de s’appuyer sur l’énergie des consommateurs plutôt que les prendre pour de simples vaches à lait… Certes cela les invite à modifier profondément leur modèle économique… mais aujourd’hui les gagnants du web sont d’abord ceux construisant des éco-systèmes interactifs et de contenus ; sans oublier les pratiques du crowdsourcing ou des fabs labs. Concurrence oblige… le premier qui tirera dans cette direction… rachètera les autres à la traîne… soit pour le « franc symbolique » , soit via le patrimoine des brevets.
        Si les opérateurs classiques de télécoms (nationaux ou locaux) ne voient pas l’intérêt pour leurs actionnaires… ils restent bien d’autres types opérateurs, hors ce champ strict des télécoms, existants ou à venir, capables d’employabilité numérique ou d’interconnexion de savoir-faire, qui pourraient relever le défi !

Quelques liens pour explorer plus avant :

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Voir en ligne : Très Haut Débit et Délégations de Service Public : un spécialiste explique - Zd Net - Interview Marc Duchesne

le 4 janvier 2012 par Jacques Chatignoux Opérateur
modifie le 6 janvier 2012

Notes

[1] Et pourtant : « Il est admis aujourd’hui que toutes les vérités humaines, scientifiques comprises, sont relatives, au sens où elles sont incomplètes et destinées à changer… » B.Bensaude-Vincent - Professeur d’histoire et de philosophie des sciences à l’université de Paris X. Cf aussi Crédibilité du discours de l’ingénieur et histoire des sciences

[2] Réseaux d’initiative publique, sont des réseaux physiques construits par différentes collectivités territoriales (régions, des départements, ou des communautés d’agglomération de communes). L’article L1425-1 du code général des collectivités territoriales en détermine les modalités.

[3] Art 72 TITRE XII Constitution Française « Aucune collectivité territoriale ne peut exercer une tutelle sur une autre ».

[4] Certains, même si on peut comprendre leur désaroi confortent la logique en demandant la clarification du rôle d’opérateur d’opérateurs Memorandum des 7 et Maitriser notre aménagement nuémrique

[5] Cf Extraits page 24 et § 2.2.3 du mémorandum, exemple d’insatisfaction des élus : « Les collectivités n’ont pas accès au détail des informations déclarées au CGI par les opérateurs dans le cadre de l’AMII (intensité de déploiement à 1, 2, 3 et 5 ans).… Les lignes directrices communautaires relatives aux aides d’Etat prévoient que pour s’assurer de l’intention véritable de l’opérateur de construire une infrastructure « dans un avenir proche », et, par ces termes, la Commission précise qu’« il y a lieu d’entendre une période de 3 ans », alors , « les autorités publiques peuvent exiger que leur soit présenté un plan d’entreprise, accompagné d’un calendrier détaillé du déploiement ainsi que d’une preuve de l’existence d’un financement approprié ou de tout autre élément susceptible de démontrer la crédibilité et la faisabilité de l’investissement envisagé par les opérateurs de réseau privés ». Où sont ces plans d’entreprise, ces calendriers, ces preuves de financement des opérateurs déclarés ? »