Technologies pour Internet Mobile - Modèle économique et investissement pour Opérateurs d’infrastructures et de contenus

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Technologies pour Internet Mobile - Modèle économique et investissement pour Opérateurs d’infrastructures et de contenus

Avec l’article d’Alain Baritault du 23 février dernier « La Neutralité du Net masque une nécessaire remise en question du modèle d’investissement des opérateurs » ; on s’attendait à un balayage éclairé des nouvelles tendances et préoccupations (économie / investissement) des acteurs concernant l’internet notamment mobile. En réalité on hésite entre un texte de type publi-rédactionnel ou une simple restitution d’un discours du Mobile World Congress de Barcelone (MWC 2011) valorisant un positionnement sur les investissements.

  • Que « Les infrastructures, (ne soient que la) partie immergée de l’iceberg de la téléphonie mobile » … Certes ! Mais, il faudrait davantage analyser la posture des opérateurs de télécoms ou de téléphonie, qui, en rabâchant leur modèle économique et technique sur la seule desserte des zones rentables … et concentrant à l’envie l’attention sur la question des fractures numériques technologiques, cherchent probablement à occulter artificiellement leur faiblesse chronique dans l’internet des contenus et dans leur capacité à capter la valeur ajoutée autour des éco-systèmes émergents.
  • De plus, après avoir rappelé les limites du LTE comme technologie ; et en parlant de la saturation des réseaux mobiles et leur nécessaire migration vers des réseaux plus puissants : il est surprenant de livrer 80% de l’article sur le discours de Gabrielle Gauthey Senior Vice Présidente chargée des relations institutionnelles internationale de Alcatel Lucent… en omettant de signaler le positionnement d’Alcatel Lucent sur les technologies mobiles. Cela pose question sur la pertinence de l’article et sur la contextualisation du raisonnement.

Décryptage et Explications sur les doutes à avoir et la prudence à adopter

1- Rappelons qu’Alcatel Lucent se positionne tout dernièrement sur les technologies mobiles avec sa solution lightRadio Cf communiqué de presse Paris et Londres, du 7 février 2011 Alcatel-Lucent dessine l’avenir des technologies mobiles - lightRadio™ ou la promesse de réseaux plus éco-efficaces, plus simples et plus légers pour des milliards d’euros d’économies sur les infrastructures et les dépenses d’énergie, et des solutions à la « fracture numérique » mondiale.

2- Gabrielle Gauthey (ex membre du collège de l’ARCEP et actuellement chez Alcatel-Lucent [1]) mentionne à propos de l’explosion des pratiques de l’internet mobile : "nous n’avions absolument pas analysée ni prévue. En 1999 seulement une personne sur 6 avait un téléphone cellulaire, aujourd’hui 7 sur 10 en ont un et seulement 10 à 15 % de ces téléphone peuvent accéder à Internet. En 2015, 70% de ces téléphones mobiles auront accès à Internet. »

    • C’est une interrogation sur le métier de régulateur !. Pourquoi lui est-il si difficile de déployer des visions prospectives et des hypothèses alternatives en toute indépendance de pensée face aux lobbies de chaque époque ?
    • Pourquoi ferait-on confiance à une solution lightRadio™… sous prétexte qu’elle serait promue par un ex membre de l’Arcep ? L’expérience du discours de Motorola sur le wimax invite à une grande prudence…
    • Le propos de Ben Verwaayen, directeur général d’Alcatel-Lucent : « Le système lightRadio apporte des solutions intelligentes à des problématiques complexes : coûts élevés de l’énergie, explosion de la vidéo sur mobile, connecter ceux qui dans le monde n’ont pas accès aux télécoms. » veut sans doute convaincre ; mais notre époque est trop marquée par le renouvellement rapide des technologies pour s’en contenter [2].
      Il est dans son rôle et tout ceci n’est que présentation d’un nouveau produit.
    • Sur ces points, il est dommage que l’Arcep n’ait pas acquis la reconnaissance sociale et l’autorité morale indiscutable, pour éclairer nos concitoyens ; en affirmant davantage la qualité et l’indépendance de ses décisions, de ses membres et de ses mises en perspective.

3- Sur la question d’un besoin de renouvellement des investissements (discours récurrent des acteurs industriels) pour les réseaux mobiles ; doit-on là aussi faire confiance à partir du seul propos de la commission européenne : « en Europe nous aurons un besoin d’investissement de 300 milliards d’Euros dans les infrastructures numériques pour les 10 prochaines années dont une centaine de milliards pour les seuls réseaux mobiles. »

4- Le seul enjeu qui semble à venir : la domination des opérateurs de contenus sur les opérateurs de technologies et d’infrastructures. Que les seconds freinent le discours des premiers et veuillent partager la charge de l’investissement… Normal !

    • Il reste que ce sont les premiers qui génèrent du trafic de données sur les réseaux des opérateurs mobiles et prélèvent la valeur ajoutée, souvent dans des contextes d’éco-systèmes fermés [3].
    • Ce découplage entre trafic et revenus… conduit sans doute (comme l’indique l’article) à une inadéquation des business modèles actuels des opérateurs de téléphonie et peut les mettre en difficulté pour financer les infrastructures réseaux.
    • Encore plus aujourd’hui qu’hier, il faut pourtant éviter de « lâcher la proie pour l’ombre », en faisant confiance aux nouveaux chantres du mobile qu’ils se nomment Alcatel Lucent ou autres. Le jour où Apple rachetera Orange ou Sfr ou Bouygues… la donne aura probablement davantage changé.
      C’est déjà en partie le cas, en se passant de ces opérateurs de téléphonie ou d’infrastructures : Google va construire un réseau optique FTTH pour 50 à 500.000 foyers américains avec 1 giga symétrique à la clé ou encore Téléphonie mobile : Apple et Gemalto voudraient contourner les opérateurs ; même si… Applications mobiles : les opérateurs ne veulent plus de la mainmise d’Apple et de Google. Cf aussi Top 10 Mobile Internet Trends (Feb 2011) et l’émergence SoLoMo (social, local, mobile) dans la construction des contenus.
    • Reste une piste, évoquée par G.Gauthey, dans la continuité des actions engagées avec bien des réticences : « les opérateurs doivent considérer le partage des fréquences et des réseaux comme la seule voie pour en améliorer la puissance et la capacité, plutôt que de s’engager dans la création de 3 ou 4 réseaux parallèles. »… Les opérateurs de contenus sont-ils concernés par ce discours ? L’Arcep traite d’abord des opérateurs d’infrastructures… et a peu de prise sur des opérateurs de contenus agissant depuis l’étranger.

5- Quant à la question sur la neutralité du net, on a du mal à voir les liens objectifs avec le sujet traité compte-tenu du positionnement imprécis de l’article. Ce que l’interlocutrice principale semble confirmer : « Mais la Net Neutrality ne doit pas nous détourner du point le plus important et le plus urgent qui est celui d’accroitre la capacité des réseaux aussi vite que possible.«  (Sur la neutralité du net, cf plutôt les quelques liens en note de bas de page [4]).

6- « Le retour de la posture Arcep » par G.Gauthey prête plutôt à sourire :)

    • « Les opérateurs doivent être fiers d’être des opérateurs de tuyaux, de tuyaux intelligents. La différenciation doit être cependant réalisée sous certaines conditions. Elle ne doit pas etre discriminante pour les utilisateurs, ni pour les concurrents et doit s’appuyer sur des accords entre les opérateurs et une grande transparence. Celle-ci doit permettre à tous, utilisateurs et opérateurs, de disposer d’informations quantifiées et claires autour du trafic sur le réseau, des pratiques de gestion des flux de contenu, de la capacité, de la bande passante réelle etc.., de façon à ce qu’il puissent prendre une décision d’achat appropriée, qui ne lie pas l’utilisateur à un opérateur… » Ces pratiques commencent à apparaitre dans les pays en voie de développement qui se séparent progressivement des vieux modèles d’opérateurs imposés par des siècles de pratiques coloniales.
    • … concluant : « les régulateurs dans le monde peuvent être les garants de ces dispositions, en s’attachant à répondre aux caractéristiques locales et en garantissant la transparence »

7- Quant aux collectivités locales, pour partie échaudées par les discours sur la fracture numérique et impliquées dans la mise en oeuvre de l’art L1425-1 [5] avec les DSP (délégation de service public) ; elles doivent rester très prudentes sur ces « nouvelles donnes » et prendre davantage en compte l’internet et l’économie des contenus - lieu de création des valeurs ajoutées numériques, pour cinq raisons :

    • leur situation financière actuelle réduit leur potentiel d’investissement dans les infras,
    • la difficulté à démontrer le retour sur investissement du « numérique infrastructure » en termes d’emplois nouveaux réellement créés,
    • les désillusions face à certaines technologies qui se disaient prometteuses d’accès et d’usages,
    • la pérennité des situations rurales malgré des expérimentations diversifiées [6]
    • la nécessité de retrouver leur fondamentaux (facteurs clés) qui forgent leur croissance et leur développement local ; et pas de se fier seulement aux discours ambiants ou aux buzz du moment sur le numérique. A ce titre elles doivent de plus en plus déployer des effets de levier pour favoriser l’émergence de contenus locaux ou de proximité [7].

8- En final une question toujours aussi peu traitée par les acteurs publics et encore moins par les opérateurs : celle de l’aménagement des territoires numériques. Ces derniers, confortés par les pratiques de l’internet mobile, par les réseaux sociaux ou communautaires, ont des contours plus ou moins pérennes, véhiculent des contenus mouvants au gré des opportunités de communautés, d’affaires ou d’éco-systèmes, dessinent des espaces d’actions et et de collaboration qui n’ont pas toujours à voir avec l’échelle géo-politique qui sert de référence actuellement aux acteurs classiques du numérique [8].
Ils sont parfaitement des territoires au sens où en parle Marc Augé : « Si un lieu peut se définir comme identitaire, relationnel et historique, un espace qui ne peut se définir ni comme identitaire, ni comme relationnel, ni comme historique définira un non-lieu » [9].
Alors pourra sans doute être envisagée ce que disait Gérald Pavy sur la coopération « Ce qui est rare à présent, ce n’est pas le capital, l’accès au marché, les compétences ou les technologies. Ce qui ne peut s’acheter, ce sont les relations entre ces facteurs, la façon de coopérer » [10]
Reste bien sûr à inventer, découvrir ce que peut signifier en théorie et pratiques la notion d’aménagement des territoires numériques, dans un contexte de réseaux humains.
Cela pourrait commencer par les quelques repères suivants :

  • Comme bien souvent élargir l’horizon en « pensant conjointement et globalement » : infrastructure, usages, acteurs diversifiés dont les citoyens.
  • Ne plus se focaliser sur la seule échelle territoriale géo-politique, mais partir des territoires numériques portés par les communautés , usagers… et en particulier des besoins de mobilités qui faut-il le rappeler partent la plupart du temps du logement de la personne… Au fond prendre le regard de l« aire de marché » de l’entreprise. Aujourd’hui on devrait dire l’aire sociale ou l’aire communautaire des usagers, même si celles-ci peuvent être mouvantes.
  • Considérer l’infrastructure comme articulant et s’appuyant sur des réseaux humains ; et non comme un simple objet technique décliné sur un espace topographique en privilégiant les seules fonctions sociales et économiques existantes… alors que celles-ci sont en plein bouleversement (nomadisme, géolocalisation, objets communiquants…). Cela pourrait signifier donner une certaine priorité à ce que certains nomment « Aménagement de l’Environnement Numérique Personnel ».
  • Bien évidement une telle approche ne peut être celle du seul ingénieur (télécoms ou équipement). Cela peut être l’approche d’une société en mouvement qui construit un des « réseaux infra-usages-acteurs » en se l’appropriant juridiquement (quid alors du modèle Dsp et interface avec la notion du bien commun posée ici et là) ; et en le situant socialement selon des objectifs et un projet de gouvernance spécifiques incluant l’ensemble des acteurs.
  • Une telle optique permettrait aux collectivités de sortir du modèle de dépendance, relationnel et financier avec des opérateurs dont l’enjeu n’est pas de répondre aux enjeux du local, mais de satisfaire - et c’est normal - leur logique de rentabilité.
  • Cela donnerait une grande souplesse et progressivité au déploiement du réseau à l’heure où les questions de mobilités dominent largement les questions d’infra fixes. Dans ce cadre l’offre nouvelle du produit Alcatel-Lucent ne serait qu’une opportunité dans le temps . La question ne serait plus la fracture « de la dépendance d’accès fixes » mais la stimulation d’énergies communautaires entrepreunariales contribuant conjointement aux actions infras mobiles ; à la création de valeur ajoutée sur des contenus locaux ou de proximité.

Voir en ligne : Technologies, Aménagement des Territoires Numériques - Réussir ou échouer son développement local - Enjeu du premier mètre

modifie le 12 avril 2011

Notes

[1] Cf le communiqué de presse Alcatel Lucent sur sa nomination 

[2] Ce que confirme d’ailleurs Marc Duchesne dans son commentaire sur l’article cité :« La situation générée par l’accroissement exponentiel des besoins en bande-passante, donc en débit, est donc l’opportunité d’une refondation des Télécoms également sur le plan technologique. Refondation des business models + refondation des technologies = nouveaux acteurs (cf Apple et son iPhone), nouvelle industrie (cf les accessoires pour iPhone), nouveaux usages (cf la géolocalisation sur Smartphones). Vivement Demain ! » : et un autre intervenant Michel Lebon « Et que cette fibre que nous nous apprêtons à déployer aujourd’hui dans les dessertes et collectes, devra être changée dans 25 ou 30 ans … alors que pour rassurer les élus de tous niveaux, on arrête pas de leur répéter qu’avec la Fibre, on investit pour un siècle … avec une technologie pérenne et super scalable … ».

[3] En particulier pour les « over the top » : Google (YouTube) Facebook, Flicker, Twitter, Groupon, Apple et RIM… - Cf aussi Internet sera-il de plus en plus payant demain ?

[4] Sur la neutralité du net cf : Neutralité des Réseaux - Colloque ARCEP - Mardi 13 avril 2010 et Face à Face sur la Neutralité du Net : Rapport NKM / B.Bayart (FDN) et encore En quoi la neutralité d’Internet importe aux télétravailleurs et travailleurs en réseau ?.

[5] L1425-1 explication sur le site de Legifrance

[6] Cf par exemple Pour la création d’une coopérative installateurs / opérateurs / FAI locaux pour le Très Haut Débit ou FttH : Prends-toi-z-en main (C’est ton destin) et Très Haut-débit rural : et les vainqueurs sont… et les perdants sont…

[7] De ce point de vue, il est intéressant que les 20es Rencontres Nationales de l’Economie Territoriale (18,19 et 20 mai 2011 à Vichy) soient sur le thème « Stratégie de développement et proximités : »Quels leviers du développement économique ? ", même si le programme ne mentionne guère la question majeure de l’employabilité numérique des habitants d’un territoire comme effet de levier. Il est vrai que l’approche traditionnelle par les bassins d’emploi continue à occulter les nouvelles approches du développement des territoires.

[8] N’oublions pas qu’une des raisons des problèmes actuels du déploiement du numérique à ce jour est le choix historique fait par un conglomérat d’acteurs publics et privés, de privilégier le déploiement des réseaux numériques selon les modalités et les échelles des réseaux d’infrastructures physiques de mobilités, d’eau et d’énergie.

[9] Cf « Non-Lieux, Introduction à une anthropologie de la surmodernité » par Marc Augé, Ed. Le Seuil.

[10] « La logique de l’informel - A la découverte des jeux de pouvoirs dans l’entreprise » par Gérald Pavy - Ed d’Organisation


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